Imprimer cette page

J’ai fait un cauchemar…

Un texte de Bernard Ginisty paru dans:

Transversales SCIENCE / CULTURE / n° 70 / août 2001

____________________________________________________

 

J’ai fait un cauchemar…

 

Les accidents de la route ayant augmenté de façon significative, le gouvernement mit en place une campagne de presse intensive pour faire cesser ce fléau. A la surprise générale, les Français de laissèrent convaincre et changèrent peu à peu leur comportement. Ils utilisèrent davantage les transports en commun, respectèrent strictement le code de la route et commencèrent à avoir, en tant qu’automobilistes, de l’attention pour leurs concitoyens.

Le gouvernement se félicita de la diminution des accidents qu’il attribua à la pertinence de son programme et à la force de conviction de ses ministres. L’étonnement fut grand lorsqu’il apparut que le mouvement s’amplifiait. S’identifiant de moins en moins à leur voiture, les Français n’en firent plus le support essentiel de leurs loisirs et de leur standing. Les cadres découvrirent qu’ils pouvaient exister sans voiture de prestige, et les petits marquis des cabinets ministériels qu’il y avait une vie après la Safrane. La consommation de voiture baissait.

Les proclamations d’autosatisfaction du gouvernement se raréfièrent. Le lobby des constructeurs automobiles se lança dans une campagne de presse pour exalter le risque, la vitesse, le panache en voiture. Rien n’y fit et peu à peu, les accidents de la route devinrent exceptionnels. Le syndicat de la réparation automobile, touché de plein fouet par cette situation, vit fondre 70% de ses effectifs. Le renouvellement du parc automobile se ralentit, malgré des primes que le gouvernement versait aux acheteurs, et l’on vit croître dangereusement le stock de voitures invendues. On annonça quelques suicides d’experts en « flux tendus ». Les compagnies d’assurance furent gravement sinistrées par la diminution des contrats et la généralisation des bonus qui réduisirent considérablement leur flux de trésorerie. Les services des urgences des hôpitaux présentèrent des bilans catastrophiques car ils n’arrivaient plus à amortir leurs investissements très sophistiqués. Faute de clientèle, nombre de centre de rééducation fonctionnelle et professionnelle fermèrent leurs portes. La situation fut jugée grave par le gouvernement qui commanda une étude à des experts. Ceux-ci chiffrèrent à plus de 300 000 la disparition d’emplois due à ce nouveau comportement des français11. D’après leurs calculs, le seuil d’accident était tombé trop bas et, si l’on voulait la reprise, il convenait de revenir à un nombre d’accidents plus conforme au « cercle de la raison » économique.

Rien n’y fit ! Les Français étaient devenus désespérément sages et appliquaient ce que depuis des lustres, on leur présentait comme un comportement responsable et civique. Non seulement l’automobile fut atteinte, mais la consommation d’alcool et de tabac diminua, entraînant de graves pertes de ressources fiscales pour l’Etat et des disparitions d’emplois tant dans le secteur de la production que dans celui de la santé. Le plaisir de savourer le temps, les êtres et les choses remplaçait peu à peu la frénésie de les consommer.

Les dernières tentatives gouvernementales pour débusquer des gisements d’emplois dans les services aux personnes ne donnèrent que des résultats modestes, car de plus en plus de personnes avaient du temps pour s’intéresser à leurs proches et à leurs amis. Grâce à une poussée d’attentats terroristes, on vit un moment la courbe de l’emploi se redresser légèrement du fait de la création systématique de vigiles dans les magasins. Mais les destructions opérées et les emplois créés restaient largement insuffisants pour relancer la machine économique.

Le PIB s’effondrait et l’on recommença à entendre tel ou tel expert affirmer : « au fond, ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre… »

En ce lundi matin, je fus réveillé en sursaut par mon radioréveil. Le journaliste expliquait que le bilan des accidents de la route du week-end restait dans la norme saisonnière. Les kilomètres de bouchons à l’entrée des grandes villes ne subissaient pas de variation significative. La consommation d’alcool, de tabac, de « vache folle », l’exposition à l’amiante et à la pollution permettraient d’envisager des créations d’emplois dans le domaine sanitaire. Grâce au stress généralisé des salariés qui avaient peur de perdre leur emploi et à celui des chômeurs qui n’en trouvaient pas, la France restait championne du monde de la consommation d’antidépresseurs. Et l’on annonçait de prochaines manifestations de chauffeurs routiers, car le protocole d’accord signé après le dernier mouvement de grève n’avait pas été respecté. Je retrouvais un monde familier. L’économie se portait bien. Je n’avais fait qu’un cauchemar…

Bernard GINISTY

 

11. Cf. « L’impact socio-économique des accidents de la route », revue Handicaps et inadaptations, Cahiers du CTNERHI, n°59, juillet-septembre 1992.